La récolte de la laque

Vidéo documentaire

La récolte de la laque

Au cœur des forêts sauvages de Chine s’écoule une résine blanchâtre, une matière mystérieuse et infiniment rare : la laque végétale.

Depuis plus de 6000 ans, chaque année, les récoltants de laque s’enfoncent au plus profond des forêts de Chine pour extraire, au prix d’efforts exténuants, quelques gouttes de liquide précieux. Gardiens de savoir-faire ancestraux, ils perpétuent l’Art de la laque, l’une des formes d’expression les plus emblématiques de la culture chinoise.

La rapidité et la dextérité de Yang Laosi en font l'un des meilleurs récoltants de laque des montagnes de Chengkou.

Yang Laosi, le forçat des forêts de laquiers

Après une heure de marche au cœur de la nuit, Yang Laosi atteint enfin la parcelle. Au pied d’un arbre, il effectue son rituel de protection et brûle quelques bâtonnets d’encens. Puis il s’enfonce aux travers de broussailles inextricables, dans la pénombre d’une forêt baignée par la brume.

La lame qui s’agite luit, et fend la nuit d’un bruit sec et froid.

Yang Laosi se faufile et s’affaire entre les arbres. La lampe au front, un large couteau à la main, il grimpe, dévale, escalade les troncs. Sa silhouette d’animal étrange semble flotter à la cime des arbres. La lame qui s’agite luit, et fend la nuit d’un bruit sec et froid. En quelques gestes nets, il entaille l’écorce. Déjà la plaie suinte un liquide visqueux. Un sang blanchâtre perle et s’écoule : c’est la laque végétale.

Un sang blanchâtre perle et s’écoule : c’est la laque végétale.

La récolte de la laque est un travail exténuant, qui demande un effort physique intense et une attention de tous les instants. Car si la laque elle-même est extrêmement toxique, sa récolte implique de grandes prises de risques. Les récoltants évoluent au cœur de forêts sauvages, aux reliefs escarpés. Ils opèrent à la cime des arbres, parfois à plus de 20 mètres du sol. Leurs mains encombrées, seuls leurs pieds posés sur de minces taquets de bois leur assurent un équilibre improbable. Les chutes et les accidents sont fréquents et les chances d’être secouru infimes : les récoltants travaillent en solitaire, au plus profond de forêts qu’ils sont les seuls à connaître et à arpenter.

Les chutes et les accidents sont fréquents et les chances d’être secouru infimes.

Ce que le récoltant craint le plus, c’est la chute et le risque de n’être jamais retrouvé

Yang Laosi

Après quelques heures et près de mille entailles, le soleil est levé. La laque a fini de s’écouler. Elle s’est oxydée au contact de l’air, prenant une couleur rouge brun. Quelques minutes de repos et Yang Laosi, inlassable, repart sur ses pas. Suivant le même parcours, grimpant les mêmes arbres, il récupère une à une les feuilles maintenant remplies de laque.

La laque s’est oxydée au contact de l’air, prenant une couleur rouge brun.

Il les vide dans un pot soutenu par le cou qu’il tient devant lui, et qui s’alourdit à mesure qu’il se remplit. Les bras encombrés, les déplacements se font plus difficiles et l’escalade plus périlleuse. Un faux-pas pourrait ruiner des heures d’un effort harassant. Une chute pourrait être fatale. Seule la respiration de Yang Laosi, qui se fait plus forte, semble trahir sa fatigue.

Peu avant midi, la récolte est terminée. Yang Laosi redescend dans la vallée au pas de course, à travers les sous-bois et les champs de maïs. De retour à la ferme, il pèse sa récolte. Entaille après entaille, goutte après goutte, Yang Laosi a extrait près de 3 kilos de laque brute. Il vide le contenu de son pot et l’ajoute à la laque récoltée les jours précédents, puis racle scrupuleusement chaque outil, chaque textile, pour ne perdre aucune goutte du précieux liquide.

Ne perdre aucune goutte du précieux liquide.
Images & EditingBastien Robilliard